L’Arctique donc, vers un monde sans glace ?
(Août-septembre 2008)
A la mi-août, à la mi-août, ainsi commence une chanson connue – encore ? – du répertoire de Ray Ventura – qui s’en souvient ? – et qui n’a aucun rapport avec le sujet. L’été, la saison des amours, les saisons d’antan et les souvenirs ; sans souvenir, quel est le goût de l’avenir ? Le goût du cornet de glaces pendant les vacances n’est pas en cause et pourtant l’été 2008 ne doit pas être des plus prospères pour tel célèbre glacier de l’île Saint-Louis à Paris. La consommation des sorbets et crèmes glacées est généralement proportionnelle à la température extérieure. Ici, paradoxalement quand il n’est question que de réchauffement climatique, l’été cache plutôt son visage sous les nuages. Tant mieux – Tant pis pour Paris-Plage –, la canicule et la ville font un couple pénible à supporter. Ce qui est pris est pris, écrit aussi, que demain peut démentir avec un début d’automne accablant. Qui sait ? Au train où va cette digression aussi passionnante que mémorable sur le temps qu’il fait, l’expédition Around North America est arrivée plutôt facilement à Gjoa Haven et a, pour ainsi dire et à en croire son journal de bord, déjà fait sauter le verrou glacé du passage du Nord-Ouest. Ne vendons pas la peau..., de la glace, il en reste et peu suffit à gêner un voilier dans la zone de hauts-fonds, mais chut, après la digression, le brûlage d’étape, qu’y a-t-il donc de scientifique dans la présente chronique ? Ca sent l’arnaque. C’est vrai ! Sujet : l’Arctique.
L’Arctique est le vaste territoire situé entre le cercle polaire... arctique et le pôle nord, soit entre 66 (et quelques) et 90 degrés de latitude nord, et qui couvre 21 millions de kilomètres carrés... Heu, la surface d’une calotte sphérique, facile à calculer : le nombre pi (rapport constant du périmètre d’un cercle à son diamètre, irrationnel, le fameux 3,14 et caetera sans fin) que multiplie... la hauteur, il faut la hauteur, et le rayon, ou le diamètre... alors, sachant que la Terre est assimilée à une sphère, une grosse boule, de 40 000 kilomètres de circonférence... Tu rigoles, hein, marin du sextant, capitaine du point astronomique ! L’exercice de géométrie est pour toi un jeu d’enfant à la table à cartes, une simple formalité pour le reste de ton équipage initié à la trigonométrie et un rappel, sans doute, pour la majorité des ami(e)s qui suivent l’expédition. Faute de quoi il faudrait travailler ses maths et avoir le “ niveau ” pour se mêler de science ? Et après tout, il s’agit bien ici un peu de traitement scientifique, et au moins d’en avoir l’esprit. Est-il insolite alors de parfois interroger la signification d’une donnée, d’en vérifier la cohérence ? Il ne s’agit pas, bien sûr, de toujours tout recalculer, ce qui demande du temps et, franchement, des capacités que nous ne possédons généralement pas. En revanche, estimer la crédibilité d’une source et croiser autant que possible l’information avant de la croire et de la colporter sont des réflexes souhaitables. Vœu pieux illusoire mais profession de foi et explication préalable utile du mode de fonctionnement des curieux de comprendre et de savoir autre chose que des fariboles. Maintenant qu’elle est validée (si, si, parole !), que représente une quantité de 21 millions ? Pour la plupart d’entre nous qui n’avons que dix doigts sur lesquels vraiment compter si quelque machine-outil mordante n’en a pas cruellement prélevé son content – Gare aux forces du gréement qui emportent, gaffe aux tenailles entre les coques qui écrasent ! – , 21 millions font beaucoup, beaucoup trop. Sauf à la banque, peut-être. Un joli record de spectateurs pour un film comique à dominante régionale, hein ? Hein ? En tout cas, le nombre dépasse notre entendement individuel quotidien même si nous vivons dans une société en accélération, en compétition et en recherche permanente d’exagération et de superlatif. C’est pourquoi il est parfois salutaire de se recaler sur le rythme du vent pour voyager sereinement.
Pour autant, puisque le temps de la réflexion est permis à l’allure de Southern Star, essayons de ne pas perdre le nord en dépit du compas qui s’affole. Encore un sujet intéressant en passant, que ces perturbations magnétiques : un pôle qui n’est pas loin et qui se décale, probablement aussi quelques anomalies d’origine minérale rendues plus décelables par la proximité de ce même pôle (nord magnétique), bref, de quoi être déboussolé ! Et bien, n’est-ce pas cela, l’Arctique avec ce que sa région a de fascinant : perdre ses repères, habituels jusque là ?
Une définition parmi tout un éventail l’illustre bien : la zone dans laquelle il est possible de voir le soleil de minuit. Le soleil de minuit, oxymore, rapprochement des contraires, dont la réalité n’apparaît que là-haut. Rien de surnaturel ni d’inexplicable, une simple – Pas tant que ça ! –conséquence de l’inclinaison de l’axe de rotation de la Terre sur elle-même pendant sa révolution autour de son étoile, mais elle semble magique aux enfants, qui rêvent qu’ils ne seront pas envoyés se coucher si, par extraordinaire, la nuit ne vient pas. Plein de grands enfants, dès qu’ils le peuvent, partent vérifier la merveille de leurs yeux, qui au cap Nord, qui, parmi les plus téméraires, au-delà. Il arrive que le merveilleux ne soit pas pile au rendez-vous du soir précis programmé pour sa contemplation. Ni la région arctique ni Dame Nature ne sont entièrement apprivoisées ni asservies aux agendas de leurs visiteurs-consommateurs. La sagesse voudrait que la richesse provienne du voyage et non de son terme.
Le corollaire du “ jour sans fin ”, long d’un-deux jours au solstice d’été (21 juin dans l’hémisphère nord) sur le cercle polaire jusqu’à six mois au pôle proprement dit, est la nuit polaire symétrique. La longue nuit polaire et ses anémies du corps et de l’âme. La nuit, justement, procure une autre occasion de définir l’Arctique : le territoire d’où sont toute l’année observables (les nuits dégagées) les constellations de la Grande et de la Petite Ourse.
L’ours, Seigneur de l’Arctique – pour combien de temps encore ? –, est-il l’œuf ou la poule ? Non, non, l’ourse, l’our-se, priorité aux légendes et histoires qui mentionnent plus souvent madame Ourse que monsieur ! La vérité du genre ne tranche pas la question de savoir si le pays de l’ours (arktos ; pas d’ours, au contraire, du côté opposé, le sud, d’où son nom d’Antarctique. Avec un peu de jugeote, finie la confusion !) est baptisé d’après son symbole, son totem, ou bien s’il a d’abord été appelé ainsi, ce qui s’est révélé heureux au hasard de sa découverte. Un tour dans la mythologie apprend qu’une coucherie de Zeus (ô surprise !) est à l’origine du lâcher d’ours dans le ciel. Une infidélité, la nymphe impliquée changée en bête ne peut pas être moins que condamnée à tourner sans fin autour du pôle, ce à quoi semblent occupées les deux constellations. Il n’est pas de mythologie que grecque et une similitude dans la désignation des mêmes groupes d’étoiles d’un rivage atlantique à l’autre pourrait s’expliquer par une communauté de culture antérieure au franchissement du détroit de Béring par les futurs habitants du nouveau monde. Il est regrettable (ou pas !) que l’organisation de Jeux Olympiques tous les quatre ans ne soit pas bien plus vieille car elle aurait permis de dater avec précision le transfert de cosmographie d’un continent à l’autre. Pour le pont terrestre béringien et son exploitation humaine, il est couramment tablé sur une quinzaine de milliers d’années avant aujourd’hui. Le dernier maximum glaciaire remonte à 21 000 ans. Le niveau des mers y était plus bas de 120 mètres et Southern Star n’aurait même pas pu espérer croiser autour de l’Amérique du Nord (Panama ne devait pas non plus être déjà percé...). Le précédent maximum glaciaire avait eu lieu entre -40 et -50 000 ans. Les plus vieilles traces fiables de peuplement nord-américain relevées ont entre -25 et -40 000 ans et seront probablement largement dépassées en ancienneté par les découvertes à faire. De toute façon, elles sont sûrement sous-estimées, voire oubliées, dans l’Histoire, parce que migrantes et nomades, mais à l’image des Inuit connus aujourd’hui et des peuples péri-arctiques qui sont, sinon en continuité, en contiguïté et qui échangent, des communautés paléo-arctiques les ont précédés. Il est crédible qu’elles aient formé une véritable civilisation arctique assez ancienne (tous nos ancêtres cités sont des Homo sapiens), source de ses propres mythes adaptés à son environnement. Il traîne à ce propos une prophétie selon laquelle quand la Grande Ourse rejoindra la Petite dans le ciel, ce sera la fin du monde.
Prophétie ? Malédiction ! Dans ces lignes, Béring est déjà rattrapé, non franchi, avant son heure, et il paraît problématique de sérier les questions en ignorant celles qui surgissent presque à tout bout de ch..., non, de banquise. L’existence incidemment évoquée d’âges glaciaires révolus resitue le contexte de réchauffement dans une périodicité plus ample. Il serait pédagogique de replacer l’épisode actuel dans le mouvement astral et les différents ordres de grandeur, y compris celui du volcanisme, de tous les facteurs de causalité superposés dans son expression afin de l’objectiver face à ses critiques. La Terre a déjà subi des bouleversements et des cataclysmes et les a traversés. Ce qui fonde notre crainte n’est lié qu’à l’état présent, dit avancé, de la civilisation humaine dont la poursuite dépend de l’équilibre de la fragile pellicule de vie à sa surface, appelée la biosphère. Le stade est quand même atteint de diffusion d’un bulletin de qualité de l’air assorti de conseils pour y adapter son activité ! Surtout dans les grandes villes – pour le moment –, c’est pourquoi il est si bénéfique de participer aux croisières arctiques sur Southern Star. Non, pas de publicité, mais l’Arctique, le sujet, enfin, saperlipopette !
Bof, c’est foutu, disserter sur l’Arctique, divaguer plutôt, quand il y avait tant à dire sur la faune, sur la vulnérabilité de l’écosystème, sur les projets de développement économique, sur les enjeux géostratégiques de l’ouverture du passage du Nord-Ouest à la navigation marchande, sur l’application du droit maritime avec l’obligation de mare librum, de mer libre, de liberté de franchissement des détroits, de menace terroriste et de souci de protection, de prospection, d’exploitation des ressources, de surfréquentation etc. ! Navrante attitude de guetter dans le ciel la réalisation de la prophétie pendant que les envahisseurs débordent et débarquent du sud, de l’est et de l’ouest sous l’immobilité apparente de l’étoile polaire. Un point fixe dans le ciel ? Remarquable ! Oh, il le fut tôt, remarqué, choisi et mis à profit pour s’orienter. Ce choix est pourtant amené à changer car l’Univers est en mouvement. Rien n’y est immuable, pas grand chose en tout cas de ce qui nous tombe sous les sens, à part, peut-être, une poignée de grandeurs physiques, les constantes. Ont-elles assez de chaleur en elles pour nous aider à regarder le vide et le désert qui nous entourent ? L’étoile fixe changera donc du fait de l’oscillation de l’axe de rotation de la Terre (mouvement de précession, période d’environ 26 000 ans) et Véga de la Lyre sera en position d’étoile polaire dans une centaine de siècles. Y prêterons-nous seulement attention, que nous n’utilisions plus que des satellites artificiels de positionnement et d’orientation ou que nous soyons déjà partis ailleurs... ?
En attendant, et pour retarder le plus possible la réalisation de la prophétie, nous pouvons retenir que les chiffres ne valent rien en eux-mêmes, s’ils ne sont pas traçables et comparables, s’ils ne servent pas notre aptitude à établir du lien, à créer du sens. N’était-il pas question de mémoire au début ? Fondement de la conscience. Comparer, en se méfiant, une fois de plus, de notre subjectivité. Alors, tu y es retourné, Capitaine Pitras, sur le lieu de ton exploit ! – Comment, vous n’avez pas lu LE livre, La voie des glaces ? – Dans des conditions qui ont changé, ta vision du passage a dû changer aussi, non ? Subjectivité. A propos de regard, mon vieil ami, qui est ce grand type, plus grand que toi sur la photo du 16 août, avec un regard qui ressemble au tien ? Bien joué, Capitaine !
Malgré l’envie de rendre la parole aux témoins sur place, l’Arctique donc, 21 millions de kilomètres carrés, dont un tiers émergés. L’arctique canadien, les ex-territoires du Nord-Ouest, Nunavut, Alaska, Sibérie, Groenland, Spitzberg, François-Joseph : la liste et les descriptions sont dans tous les atlas. Le parallèle avec l’Antarctique, aussi, qui balance les 14 millions de kilomètres carrés du continent, du con-ti-nent. Pareillement définie, entre 66 (et quelques) et 90 degrés de latitude sud, l’Antarctique a la même superficie que l’Arctique. La différence est leurs rapports quasi inversés de mer et de terre. L’Arctique est une cuvette océanique entourée de terre, l’Antarctique, un continent isolé au milieu de l’océan Mondial. Sa limite conventionnelle est celle de la glace de mer, de la banquise, variable et fluctuante. Son extension maximale, hivernale, fait plus que doubler la surface glacée au sud : une trentaine de millions de kilomètres carrés.
Il est drôle de ne pratiquement pas pouvoir parler d’un pôle – parfois en l’abordant à peine – sans se retenir de l’opposer à l’autre. Il est vrai qu’ils ont un seul et même rôle dans la machine thermique terrestre globale : ils en constituent à eux deux, la source froide. Nous savons que la modifier modifie les transferts de chaleur (d’énergie) et la circulation des fluides (air et eau). Nous savons mal dans quelles proportions et selon quelle répartition se produiront, se produisent, les changements. Nous en commençons juste l’observation. Tant mieux pour les gagnants du début de la partie : “ Faites vos jeux ! ”.
Alors, moins de glace de mer dans le passage ? Il sera encore dans le tempo d’en parler la prochaine fois. Ah oui, 21 millions de kilomètres carrés, c’est une couverture en patchwork de cinq fois la France métropolitaine de large par huit de long, quarante fois. L’Arctique ? Vaste programme !
Le Gentil Docteur Janssens
(Auteur des Contes du Studer, petit quelque chose sur les îles Kerguelen)
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